Via del cuore - Chiara luce di
novembre
L'ombre du soir se resserre autour du petit tapis
carré.
La flamme montante de la grosse bougie découpe la silhouette noire de Bouddha accroupi à son pied.
Un photophore, à bout de cire, s'est éteint. Les deux autres vacillent encore, l'un avivant le rouge cuivré de la trompe espiègle de Ganesh, l'autre
faisant danser sa flamme en imitation du danseur sacré Shiva Nataraja inscrit dans son cercle vertical. Accroupis ou agenouillés en cercle horizontal, autour du petit radeau des lumières et
des statuettes, les participants se sourient, se parlent, s'écoutent. De temps à autre les larmes, comme la cire brûlante de la bougie, coulent sur les joues en écho des sanglots passés, au
souvenir des cris de guerre poussés.
Plus tôt dans l'après-midi le soleil jonglait avec les nuages les vélux et le miroir mural pour allonger des vagues claires et tièdes sur le
parquet de danse, tentant de faire oublier le ressac irrémédiable du jour, peignant au passage en orange une stagiaire puis l'autre.
La veille, des aigles ont survolé une steppe peuplée d'un bestiaire d'écureuils, d'éléphants, d'ours, de guépards, et de crocodiles tentant de se
dresser maladroitement sur leurs pattes arrières en ronronnant, sans oublier toute une hiérarchie de cobras royaux, cobras ministres et cobras chefs de cabinets, jusqu'au lézard planton de
service qui avait toutes les peines du monde à régler la circulation de toute cette grouillante ménagerie.
Le lendemain de la veille les aigles veillaient toujours sans lendemain, mais la steppe, vue de la haut, s'était soudain transformée en un patchwork
de jardins ouvriers et criards, juxtaposition de parcelles blanches éclaboussées de couleurs en tous sens, sous l'oeil sceptique des rapaces qui tout la haut pensaient en leur for intérieur "eh
ben mon vieux, ils ne sont même pas capables d'aligner une raire de tomates et en plus ils se figurent que ça va pousser !"
A la fin de ce stage "goûter à la vie", de ce goûter tour à tour turbulent et posé, irradié de joie, hérissé de cris guerriers, secoué de sanglots,
baigné de paix accueillante, ensuqué de ronflements rêveurs, traversé d'entrechats diagonaux au son d'un entêtant boléro, sustenté d'hummus et de tarama, tandis que les doigts légèrement poisseux
s'essuient subrepticement sur la tenue de yoga et que la langue vigilante inspecte les lèvres le menton et les joues pour en faire disparaître les derniers reliefs sucrés, un sentiment de
reconnaissance s'élève.
Reconnaissance au sens de "Doctor Livingstone I presume ?" calmement prononcé au milieu de la jungle (le facétieux docteur fugitif : moi-même enfin
entraperçu entre deux lianes après deux journées de progression à la machette) mais aussi au sens de gratitude envers les membres du groupe qui ont, chacun et chacune, croisé ses parenthèses avec
les miennes, échangé une accolade de réconfort, d'amitié ou de désir diffus (pour les chacune). D'accolade en embrassade, les parenthèses abrasées, se sont effectivement élargies, assouplies.
Leur reconnaissance, alertée par Ayaladompa, ouvre le chemin de leur effacement.
Je vous embrasse tendrement
François